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Le cheminot

 

Cheminot, ce mot qu'on lit dans son quotidien du matin, sur le visage d'un ami rencontré ; ce mot qu'on découvre au coude du chemin, au tournant de l'avenue ; ce mot omniprésent, chaque seconde mille fois vu, chaque minute cent mille fois répété : huit lettres. Un jour, quelqu'un les a assemblées, quelqu'un de désespérément anonyme ; quelqu'un, un jour, en a fait ce mot formidable, ce torrent qui allait déferler sur le monde.

Origine

L'étymologie nous enseigne que «cheminot» est apparu, pour la première fois, au début du XXe siècle. II désignait à l'époque, dans l'ouest de la France, les manœuvres qui allaient de chantier en chantier ; plus tard, on s'en servira pour nommer les ouvriers occupés aux terrassements des voies de chemin de fer. « Cheminot » n'a donc été, en ses débuts, qu'une spécialisation du chemineau, ce type si admirablement popularisé par Jean Richepin, en 1897.

Mais le mot a fait carrière. Aujourd'hui, il est porté par vingt millions d'individus. Il vit dans cent millions de cœurs.

 

 

Description du cheminot

Au physique, le cheminot ne se distingue pas des autres hommes. Hormis que certains portent costumes et képis appropriés à leur profession, hormis, aussi, que nombre d'entre eux sont reconnaissables à ce qu'ils utilisent un idiome caractéristique — ce qu'il a été convenu d'appeler le « langage ferroviaire » —, ils ne s'écartent pas, à première vue, tout au moins, de la manière d'être, de vivre et de se conduire de la plupart des espèces connues de terriens. Vous en verrez de jeunes et de vieux, de petits et de grands, d'obèses et de maigrichons. Vous en verrez aussi de taiseux et d'autres qui sont diserts, de jovials et de mélancoliques et, naturellement, de bons et de moins bons — ce qui tendrait à prouver, si toutefois besoin en était, l'imperfection de la nature humaine. Mais ces derniers, comme il convient dans toute société bien constituée, forment heureusement l'exception.

En général, le cheminot est un brave homme. Et il est fier de son boulot. Son boulot qu'il fait simplement, comme fait le paysan dans son pré, comme fait le soldat sur le champ de bataille. Fier de son métier, content d'être lui-même, voilà l'un des premiers attributs du cheminot. Ce par quoi, en ces temps où trop d'individus ne trouvent grâce à leurs propres yeux que dans la mesure où ils se plaisent à se vouloir autres qu'eux-mêmes, ce par quoi, disions-nous, il surpasse bien des gens en ce monde. Comme quoi, encore, s'il ne diffère pas de l'homo sapiens, au physique, le cheminot constitue néanmoins un type moral bien défini.

 

Une histoire de fraternité

Quand le rail s'est implanté, il a rassemblé sous son drapeau une armée disparate. Chacun venait de son patelin, de son « trou », avec sa façon de parler bien à soi, sa façon de penser, de raisonner, d'expliquer, de comprendre, d'admettre. Ce n'était pas encore un tout, mais un total d'unités dissemblables. On était là parce qu'on avait la même faim, parce qu'on avait la même soif ou qu'on rêvait les mêmes rêves ; on était là ensemble, voilà.

Mais ces hommes, qu'un pareil idéal avait réunis, se rapprochèrent. Entre eux se forgea un lien, s'établit une conformité, une parenté, une affinité. Ils prirent conscience qu'ils étaient les maillons d'une même chaîne, les vaisseaux d'une même mer, les combattants d'un même combat, unis pour le meilleur et pour le pire. Ils avaient créé une classe nouvelle, une société dans la société. Mais toute grande famille ne peut subsister parfaitement que si ses membres, aussi éloignés fussent-ils l'un de l'autre, gardent le sentiment de leur union. Sentiment d'union, de continuité aussi. Le machiniste qui part à midi de Paris pense à son collègue marseillais qui le relaiera, à minuit. S'il met tant de cœur à frotter les vitres du sleeping, c'est qu'il devine, le laveur de Bruxelles, que « son » wagon, dans quelques heures, roulera dans le soleil des quais de Rome. De même, ces lignes que trace sur le papier l'ingénieur de Hambourg ou de Leeds, et qui deviendront bielle, coulisse, frein, cette chose d'un quelque part ferroviaire, demain, peut-être, en un autre part ferroviaire, un homme d'Afrique ou d'Asie la pressera-t-il dans l'étau. Et cela, le sait l'ingénieur de Hambourg ; et cela, le sait le forgeron de Delhi. Monde admirable, en vérité, que cette mécanique où, pareils aux rouages de quelque horloge titanesque, chaque mouvement, chaque effort, chaque pensée même, obéissent aux lois d'une prodigieuse harmonie.

Ainsi, le cheminot, par son métier, le plus humble soit-il, atteint à l'universel. Ses actes sont liés aux actes d'autres hommes distants de lui de centaines, de milliers de kilomètres. Et jamais, comme en cet instant où il accomplit sa tâche quotidienne, anonyme, il n'a autant la sensation d'être plus près des autres, de les toucher. Cet acte de foi en la fraternité, en l'humanité, cet abandon de l'individualisme qui ne peut rien par lui-même au profit de la masse qui est tout — attitude de l'âme d'où sont nées les grandes œuvres humaines — voilà un des autres aspects du cheminot. Ce par quoi, une fois encore, il se distingue de quantités de personnes.

Le cheminot sait qu'il joue un rôle dans l'évolution de la planète. Si le chemin de fer s'arrête, c'est tout le bruit, c'est toute la lumière, c'est le sang du monde qui s'arrêtent. Il est responsable devant les hommes de la part de civilisation qu'il leur a apportée. Cette assurance de son utilité, cette fierté, cet orgueil — mais l'orgueil n'est-il pas le souverain maître de la volonté ? a dit Poe —, voilà aussi l'un des caractères de l'esprit cheminot. Ce par quoi il surpasse tous les tricheurs : faux travailleurs, faux vainqueurs, faux héros — ces parasites de l'humanité.

Les roulants et les sédentaires

Parmi les cheminots, on distingue les sédentaires et les roulants. Les roulants, ce sont ceux qui conduisent les trains ; ils traînent derrière eux cinq à six cents voyageurs on douze cent« tonnes de matériaux. On les appelle les gueules noires, les aristocrates du rail... «On les voit toujours noirs, dit Etienne-Cattin (1), et la garde-barrière, qui connaît tous les anciens parce qu'ils passent devant elle depuis plus de dix ans, ne les reconnaîtrait plus s'ils étaient blancs.» Quelquefois, il y en a un qui tombe. Il est mort sur la ligne, « quelque part sur le front », comme un soldat. Une seconde d'inattention, une imprudence... la machine ne pardonne pas. Ou tout simplement, il est mort parce qu'il a voulu sauver un enfant, un vieillard, parce qu'il a voulu épargner son « engin ». Ce sont ses copains qui l'enterrent. En revenant du cimetière, on s'arrête au « café » ; et l'on boit quelques verres en souvenir du disparu. Cela se fait sans bruit, sans larmes, solennellement, en hommes. Un rite, une tradition... un instant de la vie des cheminots.

Mais ceux du rail, ce sont aussi les autres — tous les autres — ceux qui travaillent dans le ventre des machines, ceux qui posent les traverses, les ajusteurs, les tourneurs, les électriciens, les laveurs de locaux, les conducteurs de grue, les manutentionnaires, les porteurs de dépêches, et tous ces anonymes, ceux qui noircissent des pages à longueur de journée et qui, le soir, leur travail accompli, vont au cinéma, lisent Simenon, écoutent Trenet, ou simplement, caressent leurs mômes, sarclent leur jardin, rêvent des prochaines vacances... Mais ces ronds-de-cuir-là, Courteline, sûrement, ne les a pas connus !

Voilà donc ce que le rail, en plus de tant de choses, a apporté au monde : le cheminot.

 

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